Procédure «Agriculteur en situation fragile» : ni un tabou, ni une sanction, mais des solutions

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Il n’y a pas un agriculteur par les temps qui courent qui échappe à la crise actuelle. La question est la suivante : comment sortir durablement de la crise agricole qui frappe la profession ? Tour de table avec la Direction départementale des territoires et de la mer, la MSA Picardie, CerFrance Somme, la Chambre d’agriculture, Solidarité Paysans et la coopérative Noriap. Point sur le dispositif Agridiff et témoignage d’un agriculteur.

Luc Vermersch : «On n’a pas à se sentir coupable, ni honteux de ce qui arrive.»

«Avoir des difficultés, ce n’est pas une maladie honteuse»

«Quand on s’est brûlé une fois, on a toujours la peau sensible ensuite», confie Luc Vermersch. Sa manière pudique à lui de dire que la crise que connaît l’agriculture aujourd’hui, et à laquelle il n’échappe pas, ravive des souvenirs difficiles. «Né avec la Pac», ainsi qu’il se présente, Luc Vermersch s’installe en Gaec avec sa sœur en 1992 à Ville-le-Marclet. Frère et sœur gèrent un élevage de quatre-vingt truies et 140 hectares sur lesquels ils cultivent du blé, de l’orge, du colza, de la betterave, de la pomme de terre fécule et des semences fourragères. L’exploitation tourne rondement jusqu’à la chute des cours du porc à la fin des années 1990.
Ils s’accrochent en mettant des stratégies en place, mais avec des moyens réduits, faute de finances. «Ma première réaction a été de me dire que j’étais dur au mal, et donc que j’allais m’en sortir. Je me suis mis dans le boulot à fond, mais sans saisir que c’était parfois à tort et à travers», raconte Luc Vermersch. La baisse étant progressive, ils ont du mal à se rendre compte de la chute qui s’amorce. «On a une grande capacité à faire l’autruche. Mon raisonnement était de dire qu’après des jours de merde viendraient de bons jours, sauf que cela a duré trois ans», se souvient celui-ci.
La honte commence à les submerger peu à peu, parce qu’ils n’arrivent pas à s’en sortir. En parler aux autres ? Trop difficile. Entre la culpabilité ressentie et la peur du regard de l’autre, frère et sœur serrent les dents, font le dos rond et continuent à avancer. L’EBE lui aussi avance, mais dans le sens contraire. C’est madame qui fait bouillir la marmite, en l’absence de revenus qui rentrent sur l’exploitation agricole. Leur première idée pour s’en sortir est de développer la porcherie et de moderniser l’outil, qui a alors plus de vingt-cinq ans. Ainsi, pensent-ils, ils pourront dégager des revenus pour les deux associés. Le responsable en charge du recouvrement de leur coopérative met le holà. «Tu fais fausse route», prévient-il.

Le dispositif Agridiff
Et le responsable du recouvrement de poser la question qui dérange : «Que voulez-vous faire dans dix ans ?» Sur le moment, Luc Vermersch est choqué. «J’avais trente ans. Je me suis dit, quel con. Je veux être paysan. Pourquoi pose-t-il cette question ? Sauf que qua­tre ans plus tard, ma frangine changeait de métier. J’ai compris alors que sa question faisait sens.» L’élu de la coopérative en charge des dossiers Agridiff l’incite à déposer un dossier porc. Au même mo­ment, Luc Vermersch décide de remettre sa démission au poste d’administrateur de sa coopérative. Son président la lui refuse, lui expliquant que tous les agriculteurs, un jour ou l’autre, connaissent des déboires avant de remonter la pente. Une phrase bien­­veillante à laquelle il s’est accroché, et qui fait toujours sens pour lui aujourd’hui.
Il lui faudra cependant quelques mois avant de se décider à entrer dans le dispositif Agridiff. Son inquiétude ? Que la banque les classe dans les catégories les plus risquées. Cela ne manque pas. Luc Vermersch grince encore des dents à ce souvenir. «Je n’étais pas dans les catégories à risque. Nous n’avions pas de retard sur nos paiements. Il n’empêche. La machine bancaire s’est quand même mise en route», regrette-t-il. Mais, aujourd’hui, avec le recul, Luc Vermersch ne regrette pas d’avoir déclenché le dispositif Agridiff.
«Avoir un regard étranger sur ce que l’on fait dérange aux entournures, mais c’est salutaire. D’autant que l’on n’est pas jugé. Puis, c’est impératif pour s’en sortir que quelqu’un de l’extérieur à l’exploitation apporte son regard et détermine un état des faits. S’entendre dire que l’on n’est pas au rendez-vous des performances techniques bouscule. Je n’étais pas bon, c’est tout. Je me suis dit alors que j’aurais dû le savoir avant qu’on ne me le dise. Mais quoi qu’il en soit, on n’a pas à se sentir coupable, ni honteux de ce qui arrive. Avoir des difficultés, ce n’est pas une maladie honteuse», commente-t-il.

Le bout du tunnel
Etape suivante : montage du dossier et mise en place de solutions permettant d’améliorer la situation pour retrouver de l’EBE. Un réaménagement des prêts est également accordé et l’exploitation obtient, par ailleurs, quelques fonds d’allégement des charges. Frère et sœur remontent la pente. Mais le dispositif n’est pas un tout. «On s’en sort, au final, par soi-même. Il faut la volonté chevillée au corps, car le chemin est long et douloureux», avoue Luc Vermersch.
Mais cette fois-ci, avec la crise qui secoue la profession, le chemin risque d’être encore plus difficile, car les rangs des agriculteurs en difficulté n’ont de cesse de grossir. «Entre les difficultés de l’élevage et la moisson de cet été catastrophique, la crise est encore plus violente, car cette année on passe d’un petit revenu à un revenu négatif. Le choc, du coup, est en­core plus violent, et beaucoup savent qu’ils n’auront pas la possibilité de faire face. Il n’est pas honteux de se poser la question d’arrêter, parce qu’on embarque derrière soi sa famille. Une fois cela dit, ceux qui veulent s’en sortir, ne doivent pas hésiter à chercher des solutions durables avec leurs partenaires. Le dispositif Agridiff de l’Etat est un des éléments de la solution.»

 

«L’Etat est disponible pour aider ceux qui ont des chances de s’en sortir»
Interview de Jean-Luc Becel, chef de service économie agricole à la DDTM.
Depuis quand existe le dispositif Agridiff et de quoi se compose-t-il ?
Agridiff a été mis en place en 1988, en même temps que le dispositif de réinsertion professionnelle pour les agriculteurs, réactivé dans le dernier Plan de soutien à l’agriculture. Agridiff a pour but de trouver un rè glement amiable pour des agriculteurs en difficulté avant d’arriver à une procédure judiciaire. Pour ce faire, un diagnostic global de l’ex ploi tation est établi à partir duquel sont définis les atouts, les con traintes et les forces et faiblesses de celle-ci. Ce qui permet en suite de définir un plan de redressement. Avec ce dispositif peut être prise en charge une partie des intérêts des emprunts qui sont au-delà de 2,5 %. Certes, aujourd’hui, il y en a très peu, mais il en existe encore. Par ailleurs, on traite avec les coopératives auprès de laquelle l’agriculteur est en dette pour qu’elle étale celleci sur sept à huit ans. Quand la coopérative accep te, nous prenons en charge les intérêts fixés par la coopérative pour l’étalement de la dette. Nous prenons aussi en charge le diagnostic fait de l’exploitation, ainsi que son suivi sur trois ans.

Quels sont les critères pour être éligible à ce dispositif ?
Il y a trois critères intangibles : avoir moins de 55 ans, avoir réalisé un revenu inférieur au Smic durant les trois dernières années, et avoir une baisse d’EBE de - 20 % sur également les trois dernières années. En réunissant ces trois critères, les dossiers passent systématiquement en CDOA Agridiff. En règle générale, on décide que l’organisme professionnel désigné fasse l’audit. Une fois définie la possibilité ou pas d’un plan de redressement, c’est l’organisme désigné qui fixe s’il continue ou pas de faire le suivi.

Combien de dossiers Agridiff ont été déposés dans la Somme cette année ? Et quelle est l’enveloppe de l’Etat ?
Nous avons, en général, entre cinq et dix dossiers par an. Cette année, on devrait atteindre la dizaine. Ce n’est donc pas encore une déferlante. Une fois cela dit, compte tenu du suivi que nous réalisons de ces dos siers sur trois ans, cela nous fait un total de quarante dossiers en suivi actuellement. Quant à l’enveloppe de l’Etat, elle est entre 20 000 € et 30 000 €.

Etes-vous prêt à faire face à une hausse massive de dépôt de dossiers Agridiff ?
S’il y a une augmentation des de - mandes, on les traitera. C’est une procédure ouverte et l’on mettra les moyens en face. La position de l’Etat est et reste de faire son maximum pour aider les agriculteurs à traverser cette période de crise. Il est hors de question de laisser quelqu’un sans avoir essayé de l’aider. Une fois cela dit, ma position à l’échelle départementale est qu’il n’y ait pas une inflation de dépôt de dossiers.
D’une part, parce que la plupart risquent de ne pas être éligibles, et, d’autre part, parce que le traitement des dossiers nécessite un travail ap - profondi et au long cours. Aussi ne faut-il pas perdre de temps inutile en travail administratif qui ne servira à rien. L’Etat est disponible pour aider ceux qui ont des chances de s’en sortir.

Quel est l’état d’esprit de l’Etat par rapport à cette crise ?
L’Etat a mis en place pas mal d’actions. Une fois cela dit, il ne peut pas venir en aide à toutes les exploitations en difficulté. D’autant qu’il existe un règlement européen interdisant le soutien abusif. Autrement dit, on ne peut pas soutenir quelqu’un qui ne peut pas s’en sortir, sous peine d’être accusé de soutien abusif, mê - me si celui-ci n’est pas défini précisé - ment. On fait donc du cas par cas. Mais quand les ban ques ne veulent plus prêter à l’agriculteur, que celui-ci cumule les dettes à sa coopérative trois années d’affilée, il devient quasiment im possible de rattraper la situation.

Que pensez-vous du redressement judiciaire ?
Il faut être très prudent, car cela dépend beaucoup des mandataires judiciaires. Certains raisonnent à partir du maintien de l’exploitation, d’autres sont favorables tout de suite à la liquidation judiciaire. Dans ce dernier cas de figure, tout le monde est perdant, car cela revient à dire «Dégagez, il y a rien à voir». Je préfère donc éviter, bien que cela devrait être une procédure normale.


Noriap : jusqu’où peut aller le soutien proposé par la coopérative aux adhérents ?
Dominique Lagache, élu à Noriap, est en charge du suivi des agriculteurs en difficulté.
Où commence et où s’arrête l’aide que la coopérative peut proposer à ses adhérents en difficulté ? Et d’autant quand le principe d’une secon de chance est ancrée dans les valeurs paysannes. «Il faut calculer au plus juste pour ne pas trop charger les débits de la coopérative et, en même temps, ne pas mettre la tête sous l’eau aux agriculteurs. C’est un équilibre délicat à atteindre, et ce, parce que si l’on va trop loin, on peut être taxé de soutien abusif. Mais ma plus gran de appréhension est celle de devoir dire à un agriculteur que son exploitation est au bout du rouleau. Heureusement, on n’en est pas en core là», relève Dominique Lagache.
Le nombre d’adhérents en difficulté est passé d’une petite centaine à près de 250 aujourd’hui. «Il n’y a aucun risque dans le temps, mais il faut les traiter aujourd’hui mê me», dit-il. La procédure est la suivante : quand l’équi pe qui suit les comptes des adhérents relève une difficulté sur les délais de règlement, un technico-commercial prend contact avec eux. La commission de recouvrement se réunit en - sui te. Pour améliorer les conditions de règlement et aider ceux qui sont en difficulté à franchir le cap, elle fait une analyse de leur exploitation avec le con seiller gestion, pour repérer les points à améliorer.

Les efforts de Noriap
Cette année, la coopérative a proposé le financement des intrants à 450 €/ha pour la prochaine récolte avec un report de paiement d’un an. Reste que les adhérents déjà en retard de paiement l’année précédente ne peuvent pas en bénéficier. Pour ceux pour qui ça passe, l’éché an ce arrivera de toute façon l’année suivante. Mais, d’ici là, ils peuvent s’en sortir.
Autre solution mise en place par la coopérative : une rémunération au maximum des agriculteurs, mais sans mettre en péril la coopérative.
Mais l’élu de reconnaître que «l’on n’a pas beaucoup de leviers pour agir, car nous ne sommes pas une banque. La coopérative ne peut pas faire de financement sur cinq à dix ans. En revanche, ce que l’on peut faire, c’est travailler avec le con seiller de gestion sur l’exploitation pour aider à sortir de la crise, et avec la banque sur les annuités.» Sa crainte ? Que la coopérative soit obligée de solder certains dossiers, faute de solution.

 

MSA : quel accompagnement sur la prévention des risques ?
La santé est un enjeu fort dans l’accompagnement des agriculteurs en difficulté. Décryptage des risques encourus par les personnes en état de fragilité et des leviers mis en place par la MSA.
«Je suis nul. Je n’ai pas réussi alors que j’ai bossé comme un fou. Je ne vais rien pouvoir transmettre à mes enfants.» Des phrases comme cellesci, le docteur Pascale Gautard, médecin chef santé et sécurité au travail à la MSA de Picardie, les a souvent entendues. Et les entend de plus en plus. «Depuis deux ans, on voit plus de personnes en difficulté arriver dans nos services. Si le contexte économique en est une des raisons, notamment chez les éleveurs, il y a aussi des tabous qui tombent. Avant, dire que l’on n’y arrivait pas, c’était honteux. Maintenant, les personnes concernées, comme celles de leur entourage, demandent plus facilement de l’aide», relève le médecin chef.
Reste que si ce tabou finit par tomber, la problématique la plus grande chez les agriculteurs en difficulté est la fusion qu’ils ont avec leur exploitation. «Aussi dans les échanges que nous avons quand ils nous sollicitent, nous tâchons de les aider à prendre du recul par rapport à leur activité et à se poser les bonnes questions : que veulent-ils pour leur ex - ploitation ? Quel est leur projet de vie ? Malheureusement, certains réfléchissent encore à court terme et se mettent en surcharge de travail et ne sont plus en capacité, ni physique, ni psychologique, de prendre des décisions, faute de pouvoir faire une analyse rationnelle de la situation», explique-t-elle.
Les symptômes physiques de cette surcharge de travail apparaissent alors très vite : fatigue extrême, soucis de santé, stress, tremblement, perte de poids, sommeil perturbé. «Et quand l’agriculteur est au bout du bout, il passe à un état où il ne manifeste plus aucune émotion», dit-elle. Les symptômes psychologiques ne sont pas moins présents : repli sur soi, isolement pro gressif, mutisme… «Au final, ils deviennent complètement invisibles, car ils ne répondent plus aux sollicitations des administrations, de leurs OPA, de la MSA», détaille-t-elle. Autre réaction, a contrario de la précédente : une agressivité redoublée. «Cela, on arrive à mieux les repérer et à les sensibiliser sur les risques qu’ils courent, même si ce n’est pas facile à gérer», ajoute-t-elle.

Quels recours ?
Suivant les difficultés, plusieurs services de la MSA peuvent être sollicités. Si la médecine du travail à la MSA a pour mission d’assurer le suivi des salariés agricoles, elle peut en faire autant avec les chefs d’exploitation, à condition que ceux-ci la sollicitent soit par le biais de la plateforme mise en place, soit par la ligne directe du service. «Notre mission est de faire le point avec eux sur l’exploitation, leur travail et voir comment ils peuvent se sortir de certaines de leurs difficultés», explique Pascale Gautard.
Sur la prévention des risques, la MSA a mis en place plusieurs actions allant de l’aide financière pour l’achat de matériel permettant à l’agriculteur une meilleure organisation de son travail, à des journées de formation sur la sécurité au travail (les accidents sont encore nombreux, particulièrement dans l’élevage, ndlr), un module salarié-cadre-dirigeant, des aides et de l’accompagnement sur des dossiers en lien avec des situations de handicap, et même la prise en charge d’un suivi psychologique par l’agriculteur qui souhaite ac - complir cette démarche.
Mais face aux situations à fort risque pour la vie de l’agriculteur, la MSA passe alors le relais soit au 15 si le danger est imminent, soit au médecin traitant si l’urgence est moindre. «Dans tous les cas, quoi que l’on décide de faire, il faut mettre un peu de sa personne. Quand on ose parler de ce qui les fait souffrir, que l’on pose des mots sur leurs maux, voire sur le passage à l’acte auxquels certains pensent, cela permet d’avancer. C’est libérateur pour eux. Il ne faut pas hésiter, même si cela est très dur pour soi également», commente Pascale Gautard. Et de pointer la nécessité de travailler avec eux sur la manière dont ils vivent leur profession. «On n’en parle jamais alors qu’il serait essentiel de faire émerger une expression collective afin de trouver des solutions. Pas plus que l’on ne peut faire l’impasse sur le poids de l’administratif dans les exploitations», conclut-elle.


 «Accompagner les agriculteurs surendettés»

Isabelle Aslahé, responsable d’équipe Installation et Transmission à la Chambre d’agriculture de la Somme, est aussi chargée du dispositif Agridiff.
«Les agriculteurs ne sont pas éligibles aux procédures de tout un chacun, à cause de la spécificité de leur métier. L’idée du dispositif Agridiff est donc de permettre d’accompagner les agriculteurs surendettés », explique Isabelle Aslahé. En ligne de mire : éviter à tout prix que ceux-ci se retrouvent en situation de redressement judiciaire et de dépôt de bilan. Avec CerFran ce et Solidarité Paysans, la Chambre d’agricul- «Accompagner les agriculteurs surendettés» ture fait partie des OPA en charge de suivre les dossiers.
Une fois le dossier validé en CDOA et l’entrée de l’agriculteur en difficulté dans le dispositif Agridiff, le plan de redressement peut être lan - cé. «Dès lors, on travaille sur toutes les solutions possibles pour améliorer la situation de l’agriculteur. Cellesci peuvent être techniques, bancaires, agronomiques, avec la MSA pour un étalement des annuités, etc.», détaille-t-elle. L’idée est de travailler à la fois sur l’exploitation, mais aussi avec les différents partenaires de l’agriculteur tels que sa coopérative pour étaler son crédit ou son propriétaire bailleur pour étaler le paiement du fermage.

Forces et faiblesses du dispositif
«On construit avec l’agriculteur une comptabilité prévisionnelle et toutes les actions techniques à mettre en place. Notre rôle est d’être un ai - guillon, en donnant notamment à l’agriculteur des contacts directs et en lui organisant des tables rondes avec tous ses partenaires, mais celuici doit aussi se bouger. Sans cela, c’est peine perdue. Il faut qu’il ait la volonté de s’en sortir», indique Isabelle Aslahé.
Outre le fait que l’agriculteur bénéficie d’un accompagnement sur trois ans avec des experts pour améliorer sa production, et d’une prise en charge par l’Etat du diagnostic et du suivi - «mais pas en totalité», précise- t-elle - la grande force du dispositif, selon elle, réside dans le fait qu’il rompt avec l’isolement de l’agriculteur en difficulté. «Sans oublier, ajoute-t-elle, que dans bien des cas, cela permet d’éviter une procédure telle que le redressement judiciaire.» Reste que le dispositif a une mauvaise image de marque auprès des agriculteurs. «Quelque part, c’est mon trer que tu t’es planté. Du coup, les agriculteurs hésitent beau coup à y venir», fait remarquer Isabelle Aslahé. Et d’autant plus que les aides directes qui leur sont accordées ne sont pas énor mes. Et de citer les prises en charge des intérêts d’emprunt uniquement pour des taux supérieurs à 2,5 %.
Les difficultés ne sont pas moin dres pour ceux en charge du suivi de ces dossiers. A la Chambre d’agriculture de la Somme, quatre personnes y sont affectées, mais ce n’est pas leur mission principale. «Ce n’est pas facile de gérer le stress que cette mission peut en gendrer, surtout quand on fait face à des agriculteurs qui sont soumis à de fortes pressions au vu de leur situation. Tout aussi difficile parfois, pour nous, est de trier le vrai du faux», confie Isabelle Aslahé.

 

«L’atout d’Agridiff, c’est le regard extérieur porté sur l’exploitation»
Xavier Descamps, conseiller d’entreprise CerFrance, est en charge du dispositif Agridiff depuis trois ans. Son analyse.
Force est de constater que le dispositif ne suscite pas l’engouement des agriculteurs. «Jusqu’à présent, on a fait peu de dossiers Agridiff, sauf il y a quelques années de cela pour des éleveurs laitiers qui cherchaient à récupérer des quotas. Sinon, ce dispositif suscite chez la plupart peu d’intérêt. Je pense que cela relève d’un frein psychologique. Ils ont peur d’être catalogués et ciblés par les banques. Par ailleurs, compte tenu que la prise en charge des intérêts sur les emprunts bancaires ne se fait que sur ceux qui sont au-dessus de 2,5 %, c’est peu incitatif pour les agriculteurs, car ces taux sont peu nombreux aujourd’hui», remarque Xavier Descamps, conseiller d’entreprise CerFrance Somme. Pourtant, selon lui, le dispositif ne manque pas d’intérêt. «L’atout d’Agridiff, c’est le regard extérieur porté sur l’exploitation à partir du diagnostic fait sur celle-ci, puis de l’accompagnement proposé sur trois ans pour redresser la situation, et enfin, l’accès à quelques crédits. C’est mieux que rien», ditil. Mais sans la volonté des agriculteurs d’avancer et leurs capacités à s’adapter à de nouvelles conditions, c’est malheureusement peine perdue.

Un dispositif en phase avec aujourd’hui ?
Dans tous les cas, les difficultés ne résultent pas que d’une question financière. Bien souvent, a-t-il pu remarquer, il y a des origines multiples aux difficultés rencontrées par les agriculteurs. «Avant les problèmes de gestion, il y a souvent eu des événements personnels qui ont déstabilisé l’agriculteur au point de le rendre moins performant sur le plan technique et plus hasardeux dans ces investissements», raconte- Xavier Descamps.
Mais, cette année, entre la crise laitière qui sévit depuis plus d’un an et la moisson catastrophique de cet été, «nous avons vu arriver des gens qu’on ne voyait pas il y a trois ans, notamment des gens à la tête de grosses structures. A mon avis, c’est la différence notoire par rapport aux années précédentes», fait-il remarquer.
Mis en place en 1988, le dispositif avait été construit autour des difficultés techniques des agriculteurs d’alors. Des difficultés que les agriculteurs ont dépassées depuis belle lurette, même si certains achoppent encore sur le sujet. «Il faudrait peut-être plus d’approche humaine et psychologique au regard des situations que nous rencontrons. Cela ne peut se résumer à une question de chiffres», estime Xavier Descamps.
Des chiffres, il en faudrait cependant au vu du manque de moyens financiers, selon lui. «Les aides octroyées aux agriculteurs sont insuffisantes. En ayant plus de moyens, cela permettrait d’aller plus loin», pense-t-il. Et de citer, par exemple, des aides qui pourraient être fournies sur des agios fournisseurs ou la prise en charge de l’intégralité des intérêts d’emprunts, quel que soit le taux. Mais, ce qui manque plus encore au système, d’après lui, «c’est un système de détection permettant de signaler les cas des agriculteurs en difficulté bien plus tôt pour éviter d’arriver trop tard sur les dossiers, comme c’est le cas aujourd’hui».

 
Des difficultés sur l’ensemble du territoire
L’association fait aussi partie des partenaires dans le cadre du dispositif Agridiff. Son travail au quotidien et son analyse de la situation.
En 2015, Solidarité Paysans Picardie a accompagné pas moins de 160 fa - milles. Cette année, au 30 septem - bre 2016, elle en était à 125. En dix ans, l’association a largement eu le temps de voir évoluer la situation des agriculteurs sur son territoire. «Au départ, nous intervenions beaucoup en Thiérache, dans le Pays de Bray et dans le Vimeu (créée en 2005 dans le Nord-Pas-de-Calais, l’antenne picarde est devenue autonome en 2008, ndlr). Mais, depuis deux ans, les agriculteurs en difficulté que nous accompagnons sont répartis sur l’ensemble du territoire picard», constate Sandrine Denoyer, coordinatrice de Solidarité Paysans Picardie.
Autre constat : les agriculteurs Des difficultés sur l’ensemble du territoire concernés sont plus jeunes et les exploitations plus récentes. «On en vient aussi à accompagner des exploitations de plus en plus gran - des. En dix ans, la surface moyenne des exploitations est passée de 53 ha à 67 ha. 35 % sont comprises entre 51 et 100 ha, et 15 % ont une superficie supérieure à 100 ha», ajoute-t-elle. Et sur tout type d’exploitation, même si l’élevage reste encore le gros du bataillon. Si les difficultés rencontrées par les agriculteurs n’ont cessé de croître, l’association, elle, tourne toujours avec le même effectif, soit quatre salariées, et une subvention publique de 180 000 €. «Du coup, on ne fait que traiter l’urgence», déploret- elle.

Rompre avec l’isolement
«Très souvent, quand ils arrivent chez nous, c’est parce qu’ils ne savent plus à qui s’adresser. D’ailleurs, il n’est pas rare que CerFrance ou la Chambre d’agriculture les redirigent vers nous quand leur situation est particulièrement dégradée. Peutêtre parce que l’on est plus à l’écoute et plus facilement joigna ble», pense Anne Capron, présidente de Solidarité Paysans Picardie depuis mars dernier. Une disponibilité qui s’explique aussi par le fait que la mission de l’association est sur l’accompagnement des agriculteurs en difficulté, alors que les services des deux autres organismes professionnels agricoles, parties prenantes dans le dispositif Agridiff, ont d’au - tres missions à côté.
Le cheminement est cependant le même. Tout commence par un diagnostic global de l’exploitation avec l’agriculteur, puis une réflexion sur les leviers permettant à ce dernier de sortir la tête de l’eau. Tout est pas sé au peigne fin. L’association prend ensuite contact avec les différents partenaires de l’agriculteur pour mettre en place des solutions. Depuis cette année, elle propose aussi aux adhérents volontaires de l’accompagner chez les agriculteurs en difficulté pour échanger en sem - ble sur l’exploitation en difficulté, et recréer du lien entre les agriculteurs. «Cela permet de rompre leur isolement et d’éviter qu’ils ne se sentent exclus de la profession agricole en raison de leurs difficultés», commente Emilie Girod, accompagnatrice pour Solidarité Paysans Picardie. L’isolement est, constate l’association, un des fléaux des agriculteurs en difficulté, poussant les plus fragiles à penser au pire. «On essaie de comprendre la personne par rapport à ce qu’elle ressent, où elle est en est et ce qu’elle veut. On tente également avec eux de faire ressortir les points positifs de ce qu’ils ont accompli. Mais quand la détres se est trop forte, ce n’est pas évident», reconnaît l’accompagnatrice. Et de se tourner alors vers la MSA ou d’encourager les agriculteurs à un suivi psychologique. «Dans tous les cas, on les accompagne dans leurs choix», insiste Annie Capron.
Des choix où l’enclenchement d’une procédure judiciaire est le dernier recours, contrairement à ce que l’association a pu faire dans les années passées. «Sur les 160 dossiers traités l’an dernier, seuls 28 ont fait l’objet d’une procédure judiciaire, relève Sandrine Denoyer. Soit moins de 20 % par rapport aux procédures engagées en 2014.» Et d’insister sur le fait qu’avant la liquidation judiciaire, il y a d’autres étapes, soit la procédure de sauvegarde et le redressement judiciaire. «Dans tous les cas, ce n’est jamais ce qui est proposé au départ, mais il est difficile d’y échapper quand l’agriculteur est assigné par ses créanciers», rappelle-t-elle.

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